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Présentation

Jeudi 15 mars 2007
Attention livre proprement délirant, comme l'indique son titre. Après les civilisations précolombiennes, c'est dans l'univers de la science de la fin XIXe siècle que je vous propose de plonger, avec ce livre de l'historien Guy Bechtel (connu notamment pour son Dictionnaire de la Bêtise, en collaboration avec l'écrivain Jean-Claude Carrière). Une véritable plongée dans les avatars les plus dégénérés du positivisme.

Structure

Dès son introduction, l'auteur nous annonce la couleur. Il nous exposera trois cas de savants ayant écrit des choses totalement folles. En effet le programme est assez ... particulier :

"    - Est-ce que le criminel-type, sauf à de rares exceptions, se signale à l'intention du criminologue avisé par un cerveau à peine plus gros qu'une orange et surtout une énorme machoire, rappel du fait qu'il n'est qu'un singe dégénéré vivant parmi nous ?
    - Est-ce que Jésus, victime de son hérédité d'alcoolique, n'a été qu'un illuminé tuberculeux, dans ses derniers jours atteint d'un épanchement pleurétique siégeant vraisemblablement du coté gauche ?
    - Est-ce que l'Allemand, en raison de son alimentation comme de sa constitution, produit quotidiennement beaucoup plus de matières fécales que les autres Européens ?"

Délit de faciès

Ce programme alléchant commence donc par une étude du cas de Cesare Lombroso. Ce dernier, médecin italien de son état, tente en 1876 avec son livre L'Uomo criminale (L'Homme criminel) de nous prouver que le criminel se reconnaît par un type physique et psychologique des plus précis. En digne héritier de la craniologie (science de la mesure des crânes, qui de par son caractère vain et les falsifications de ses résultats apporta de nombreux arguments aux théories racistes), il se propose d'exposer ses critères, aidé de maintes planches illustratives. Le criminel a des oreilles énormes, un cerveau minuscule, de longs bras qui le rapprochent du singe. Selon son activité (voleur, escroc, violeur, brigand, etc.), ces caractères changent. Le tout appuyé par une foule de références sorties d'on ne sait où, et où figurent même des opposants à Lombroso (sic). Le pire est que cet ouvrage eut un grand succès à l'époque, et que l'auteur fit de nombreux émules. Il fallu attendre le début du XXe siècle pour le voir désavoué.

Jésus le malade mental

Le second cas étudié par Guy Bechtel concerne cette fois-ci le docteur Binet-Sanglé. Français, vivant dans une ère de lutte entre Eglise et Etat, celui-ci eut l'idée géniale d'examiner Jésus d'un point de vue médical à partir d'Evangiles officiels et apocryphes. En résulte son livre La Folie de Jésus (1908). Athée particulièrement acharné (et oui l'extrêmisme n'est pas que l'apanage de la religion), il y raconte des choses très curieuses : Jésus serait atteint de folie mystique, tuberculeux, faible physiquement, coincé au niveau sexuel et masturbateur, orgueilleux, instable, etc. Et tout cela serait dû a    u fait qu'il serait né dans une famille d'alcooliques mystiques. Chaque acte de sa vie y est exposée de ce point de vue : le sang qui s'échappe quand il reçoit un coup de lance ? c'est son épanchement tuberculeux au coté gauche ; le diable qu'il affronte dans le désert ? sa folie lui fait entendre des voix ; sa fuite au Temple à 10 ans ? il souffre de dromomanie (tendance maladive à la fugue) ... Mais le pire reste à venir.

Les Allemands : usine à fèces ?

Il s'agit en effet du docteur Bérillon qui a mon humble avis remporte la palme en cet ouvrage. En pleine première guerre mondiale, celui-ci a écrit tout un livre pour prouver que les Allemands constituent un peuple à part. Pourquoi ? à cause de leur constitution grasse, de leur alimentation qui ne l'est pas moins (et due à une tendance ... héréditaire), de leur tendance au grotesque, de leur odeur putride, et surtout de leur quantité énorme de matière fécale qu'il produisent par rapport à leurs voisins (caractèristique appelée, pour faire savant, polychésie) ! Pour cette dernière, Bérillon s'appuie sur diverses anecdotes à la véracité douteuse, disant que l'on peut suivre l'armée allemande aux fèces qu'ils laissent sur leur route, à leur manie de déféquer n'importe-où dans les pays occupés (tiroirs, pots de confitures ...). Il dit même que l'on a dû dégager d'une usine où avaient logé 500 Allemands plus de 30 000 kg de matière fécale (soit une moyenne d'environ 3 kg de déjections par homme et par jour tout de même ...). A noter que Bérillon, encore en vie lors de la seconde guerre mondiale, échappa de justesse à la déportation ... les Allemands n'avaient pas oublié ...

Un épilogue qui fait réfléchir

L'ouvrage se termine enfin sur un long épilogue qui est une intéressante réflexion sur les imbécilités que peut édicter la science quand elle cherche à tout expliquer, passant parfois par la falsification (cf la craniologie) pour en arriver à ses fins. Egalement, Guy Bechtel met en relation ces délires positivistes avec l'actuelle manie pour la génétique, soi-disant clef de l'explication de la nature. Pourtant, comme le rappelle l'auteur à la fin de son épilogue, ces chercheurs proferrant des sottises sont utiles, car c'est en réinvestissant ses erreurs que l'on progresse.

Conclusion

Donc (comme d'habitude), un livre à lire, et qui a surtout l'avantage de traiter d'un sujet dont on parle peu. En plus il m'a parfois fait rire aux larmes, alors pourquoi s'en priver ?
par Xuihtecuhtli publié dans : histoire
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Dimanche 11 mars 2007
"VERITABLE HISTOIRE ET DESCRIPTION D'UN PAYS HABITE PAR DES HOMMES SAUVAGES NUS FEROCES ET ANTHROPOPHAGES SITUE DANS LE NOUVEAU MONDE NOMME AMERIQUE INCONNU DANS LE PAYS DE HESSE AVANT ET DEPUIS LA NAISSANCE DE JESUS-CHRIST JUSQU'A L'ANNEE DERNIERE"


"J'ai vu toutes ces cérémonies et j'y ai assisté". Cette phrase de l'auteur Hans Staden montre bien à quel point son récit pouvait paraître extraordinaire aux européens de son époque. Nous tenons en effet ici l'un des premiers récits ethnologiques connu, paru en 1557. Un récit qui nous rapporte une vision de l'intérieur, dont l'auteur se serait d'ailleurs bien passé

L'auteur

Soldat allemand, Hans Staden se découvre à la fin des années 1540 une vocation d'aventurier qui le pousse à partir en voyage vers le nouveau monde. Il y fera deux voyages vers les terres des actuels Brésil et Uruguay. C'est lors de son second voyage qu'il se fait capturer par des autochtones, de la tribu des Tupinambas. Son destin paraît tout tracé : il devra être dévoré lors d'une cérémonie rituelle. Rassurez-vous, il finit par s'en sortir et à rentrer au pays, où il écrira le récit de ses (més)aventures.

Structure

Son ouvrage est séparé en deux parties : la première concerne le récit en lui-même, depuis son premier voyages avec les portugais jusqu'à son rachat aux indigènes par un navire français, presque un an après. La seconde partie est plus proprement ethnologique puisque Staden y décrit les us et coutumes des indiens Tupinambas, dont les fameuses "cérémonies avec lesquelles les sauvages tuent et mangent leur prisonniers".

Contenu

C'est en effet dans un véritable enfer que se retrouve plongé l'auteur. Réduit à l'esclavage et confié à un certain Ipperu Wasu, il risque chaque jour de finir en repas. L'on comprends dans ces conditions qu'il eut un grand intérêt à observer ce qu'il se passait autour de lui, en particulier lors des cérémonies cannibales, pensant qu'il ne pourrait y échapper. En découlent des descriptions précises et potentiellement difficiles à supporter pour le lecteur.

Ce qui ressort bien du livre est le caractère rituel de cette anthropophagie : cela tient d'une espèce de vengeance perpétuelle. On mange l'ennemi car il a mangé les notres, et ce sans fin. La mort et le dépeçage de la victime est un véritable rituel, des plus festifs. On s'arrange pour que rien ne se perde, y compris les entrailles, dont on fait un bouillon sans même les vider. En parcourant un tel récit, le mythe du "bon sauvage" vole littéralement en éclat chez le lecteur. Les indiens nous sont montrés sous leur aspect le plus effrayant. Il n'est absolument pas question ici d'idéalisation naïve de la vie "naturelle".

Un autre élément intéressant du livre de Staden est l'abondance d'illustration, faites de la main même de l'auteur. Leur style est assez précis et réaliste, et se combine parfaitement avec les explications. Par exemple à coté de la description de la massue iwera pemme ou de l'idole tammaraka, une illustration vient parfaire notre idée de l'objet. La première partie, plus narrative, est également illustrée, pour chaque étape du récit. A noter que le livre s'ouvre sur une illustration du roi Konyan Bebe couché sur un hamac face à des membres humains en train de cuire. La couleur est vite annoncée.

Conclusion

Il s'agit donc d'un ouvrage des plus intéressants, qui loin de nous parler uniquement de cannibalisme nous donne une vision complète et originale des indiens Tupinambas à l'époque des découvertes. L'abondance d'illustration est un plus non-négligeable et donne un charme supplémentaire à un livre à la lecture facile et agréable, malgré des passages à en couper l'appétit.
par Xuihtecuhtli publié dans : biographies
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Vendredi 9 mars 2007
Après les Incas, il est temps de remonter vers le Nord, là où vivent les Aztèques. Notre guide : William H. Prescott, avec un ouvrage qui malgré son ancienneté est une petite merveille.

Contexte et contenu

Ce livre fut en effet écrit durant la première moitié du XIXe siècle (1843 pour être exact), et cela se ressent assez dans le style très romancé de l'écriture. Remarquez, c'est l'une des choses qui le rend passionant. Il concerne essentiellement l'histoire de la conquête du Mexique, depuis l'arrivée de Cortes près de l'actuelle Tabasco en 1519, jusqu'à la mort du conquistador en 1547.

Structure de l'ouvrage

L'auteur ne nous plonge pas directement dans l'histoire de la conquête. En effet son livre I se constitue d'un descriptif de l'empire Aztèque, avec notamment quelques histoires, comme celles du fameux prince de Tezcuco Nezahualcoytotl. Ce descriptif est assez complet et semble encore pouvoir tenir le coup face aux travaux actuels sur le sujet. Il fut en tout cas plusieurs fois réédité indépendamment du reste de l'ouvrage, dans des versions embellies avec photos et illustrations.

Passons à présent au coeur de l'ouvrage, la conquête en elle-même. Prescott s'appuie sur un nombre considérable de source d'époque - Las Casas, Camargo, Diaz, Sahagun et Cortes lui-même pour n'en citer que quelques-uns - et fait preuve d'un véritable sens critique, sachant mettre ses sources en relations et démeller le vrai du faux. L'on se retrouve ainsi avec un récit qui est extrêmement complet, dans ses moindres détails.

Critique

Mais c'est surtout, comme évoqué plus haut, la façon dont la conquête est racontée qui fait de cet ouvrage une merveille. Cortes et ses généraux Alvarado, Olid, etc. et les Aztèques Montezuma, Ixtlilxochitl ou encore le tlascalan Xicotencoatl prennent vie devant nos yeux, yeux qui ne peuvent plus se détacher du récit. Les batailles sont décrites de manière palpitante, l'on se sent véritablement à l'intérieur (cf le récit des batailles à Tascala ou celui de la Noche Triste).

Cortes est réelement décrit à la manière d'un héros de roman de chevalerie, et c'est justement peut-être là le défaut du livre : certains personnage, comme Cortes ou Nezahuacoyotl, sont assez idéalisés, bien que Prescott n'en fasse pas forcément des êtres d'une infinie perfection (l'équilibre est tout de même maintenu).

A noter que la dernière partie du livre, en annexe, concerne les origines des civilisations précolombiennes. Prescott y passe en revue toutes les hypothèses de son époque, depuis les origines asiatiques/polynésienne jusqu'au mythe de l'Atlantide, prenant en compte langues, types physiques et éléments culturels. Il en conclut finalement que les amérindiens viennent probablement d'Asie, mais aussi que la séparation a eu lieu à une époque si reculée qu'il n'est pas possible de parler d'influence réelle.

Conclusion

En bref après la lecture ce livre, le lecteur qui vient de passer une aventure passionnante en plein milieu de l'époque des conquistadors ne peut être qu'émerveillé. Sans compter le bénéfice au niveau culture historique : la connaissance des sources, que Prescott présente à chaque fin de chapitre, et surtout la connaissance des événements, facilitée par la façon dont ils sont présentés. Un livre à lire, tout simplement.

cet ouvrage est consultable, gratuitement et légalement, sur le site de la Bibliothèque Nationale de France (deux volumes) :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k21664h
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k216635
par Xuihtecuhtli publié dans : histoire
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Jeudi 15 février 2007
C'est avec cette lecture que j'inaugure ce blog. Pourquoi ? tout bonnement parce qu'il s'agit de la plus récente. Et puis, ayant un intérêt particulier pour les civilisations précolombiennes, comme en témoigne mon pseudonyme, j'ai envie de commencer par l'un des ouvrages les plus complets sur le sujet.

L'auteur

L'auteur, Garcilaso de la Vega, a ceci de particulier qu'il a vécu à Cuzco au début du XVIIe siècle, c'est à dire moins de cent ans après la fin de la conquête. Il est donc au coeur de son sujet. Métis d'une inca de la famille royale et d'un conquistador espagnol (chose qui a son importance pour la lecture de son livre), il a été élevé plongé dans la langue quechua et la culture andine. C'est en Espagne, vers la fin de sa vie, qu'il écrit son ouvrage, en se basant sur ses souvenirs et les écrits des missionaires jésuites, dont notamment le Père Blas Valera.

Structure de l'ouvrage

A noter que le livre original comporte deux parties : la première concerne l'histoire et la civilisation Inca, et la seconde la conquête du Pérou par Pizarro et ses compagnons. Je me base ici sur la version parue en France aux éditions La Découverte (3 volumes), qui ne comporte que la première partie.

Ce qui frappe dès le début dans cet ouvrage, c'est la masse énorme d'informations qui nous est présentée. Garcilaso raconte de manière chronologique l'histoire des Incas, et entrecoupe chaque épisode de nombreux détails sur la culture. Absolument tout y est : chaque conquête, chaque bataille est racontée pour chaque empereur. Il est à ce propos à conseiller au lecteur de se munir d'une carte et d'une chronologie pour réussir à suivre tout cela, car l'auteur ne donne aucune date. S'ajoute à cela le fait que près des deux tiers du livre concernent les Incas allant de Manco Capac à Viracocha Inca, qui sont considérés comme semi-légendaires. Garcilaso rapporte surtout une tradition, dont la véracité est plus ou moins douteuse.

Le contenu

Quoi qu'il en soit les parties "historiques" du livre se résument souvent à une répétition d'événements du même type : l'Inca arrive dans une région avec son armée, et demande à la population locale de se soumettre. En cas de refus, une conquête se met en place et le peuple ennemi se fait systèmatiquement battre. Le récit continue ainsi jusqu'aux temps considérés aujourd'hui comme historiques, où les choses commencent à varier (cf l'attaque de Cuzco par les Chancas, ou les différents événements ayant eu lieu au Chili).

Les parties les plus intéressantes de l'ouvrages sont sans nul doute celles concernant la culture. Garcilaso nous informe avec moult détails sur la quasi-totalité des aspects de la vie quotidienne. Nous avons ainsi droit à des chapitres sur la religion, avec les temples, fêtes et couvents, mais aussi sur l'administration de l'empire, les différents types de culture, les moyens de communication, les différentes façon de se couper les cheveux (!), les types de bateaux utilisés sur eau douce ou eau salée, etc. L'auteur va même jusqu'à faire un chapitre complet sur les différentes traductions possibles du mot "huaca". Il est à noter qu'il se montre paradoxalement très évasifs sur certains points précis.

Cela nous permet d'aborder la question des sacrifices humains notamment : Garcilaso est manifestement très géné par ce sujet, mais en parle tout de même. Il dit en premier lieu que les Incas ne connaissaient pas cette pratique, avant de dire plus loin que des serviteurs se tuaient pour rejoindre l'Inca dans l'au-delà. L'on sait aujourd'hui que ces sacrifices existaient chez ce peuple, mais l'idée est à l'époque largement associée à celle de barbarie, ce qui ennuie grandement l'auteur qui veut présenter la civilisation inca sous un bon jour. Il essaie également de démontrer qu'avec le culte de Pachacamac les Incas auraient pressenti le dieu chrétien, et donne des idéaux très occidentaux aux empereurs. Cela laisse une objectivité douteuse, notamment sur les points sus-cités, mais qui n'enlève rien à l'avalanche d'informations que nous offre Garcilaso.

Conclusion

Au final, il s'agit d'un très bon livre qui se laisse lire de façon très agréable. L'on y apprends véritablement une foule de choses sur la civilisation inca. Mais l'objectivité douteuse de certains passages font que la lecture de cet ouvrage doit obligatoirement s'accompagner de celle d'un ouvrage récent, comme par exemple celui d'Alfred Métraux, intitulé sobrement "Les Incas".
par Xuihtecuhtli publié dans : histoire
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