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Mardi 10 avril 2012 2 10 /04 /Avr /2012 19:23

 51R2EMP6MJL. SS500

L'allergie au travail, dont la deuxième édition est parue en 1974, est un essai du médecin pédiatre et psychologue Jean Rousselet, spécialiste des problèmes de la jeunesse.

Dans ce livre, Jean Rousselet part du constat suivant : la jeunesse se détourne du travail, lui refuse la place qu'il avait avant dans la société, au grand dam de leurs aînés qui pourtant subissent eux aussi le même processus. Après avoir exposé les caractéristique de cette évolution des moeurs, l'auteur en cherche les causes et les possibles solutions.

 

Un désintérêt pour le travail

 

Le rejet du travail par les jeunes et moins jeunes se manifeste pour l'auteur par plusieurs comportements, qu'il expose dans les deux premiers chapitres de l'ouvrage. Est mise en évidence la tendance à repousser le plus possible l'échéance de l'entrée dans la vie active, en allongeant des études, que l'auteur considère parfois comme inutiles d'un point de vue professionnel et sans réel débouché. Egalement, le comportement consistant à enchaîner les petits boulots sans fin est étudiée par l'auteur : l'entrée dans la vie active n'est ainsi pas réelle. Quand enfin celle-ci arrive, la tendance est à donner de l'importance aux aspects matériels plus qu'aux apports du travail en lui-même, qui apparaissent comme négligeables.

 

Ces derniers comportements touchent la jeunesse, mais le principal problème concerne toute la société de la fin du XXe siècle : la valeur travail y a perdu de son importance, non pas au profit de la paresse, mais bien d'autres voies considérées comme étant la clef d'une vie épanouie : loisirs, études, vie familale. Voyant toute une série d'autres valeurs s'opposer à lui, le travail se voit reduit à un simple impôt en temps, à une nécessité pour pouvoir vivre. Faire carrière, s'épanouir dans le labeur n'a que peu d'importance de ce point de vue : l'essentiel est hors du travail. Cela est encore plus vrai pour les personnes excerçant des travaux peu qualifiés et mécaniques : leurs possibilités d'épanouissement et de mise en valeur d'eux-même étant réduites à néant dans leur emploi, leur bonheur doit se trouver ailleurs.

 

La cause principale : le développement de l'information

 

Cependant, les travaux inintéressants ou abrutissants ont toujours existé, sans pour autant provoquer des contestations de ce type. L'auteur cherche donc l'origine de l'émergence de ces comportements au XXe siècle. Il accorde ici une importance primordiale au développement de l'information : l'extraordinaire expension des médias au cours du siècle dernier, notamment au niveau de l'audiovisuel, a permis à l'ensemble de la population d'avoir accès à des informations et connaissances qui leur auraient été inaccessibles 100 ans auparavant.

 

La vie d'autres personnes, d'autres couches sociales, est  ainsi exposée à tous, mais surtout parfois magnifiée par films et reportages parfois loin de la réalité. Pour l'auteur, la réflexion ainsi créée chez ceux que leur emploi ne passionne pas est évidente : envie, et frustration devant ces autres qui ont un travail si intéressant. Un fort sentiment de dévalorisation naît, ainsi qu'un dégoût envers un emploi qui paraît bien médiocre à coté de ce qui est présenté dans les médias.

 

La désillusion de la jeunesse

 

Le sentiment est pire encore dans la population la plus jeune, qui plus que ses aînés a eu l'occasion de faire des études, études souvent plus longue en moyenne que celles de leurs parents : le décalage entre les connaissances et capacités apprises sur les bancs de l'école, de l'université et ce que propose le marché du travail donne aussi cette impression de dévalorisation, et pire ici de désillusion, le jeune actif ayant eu dans sa jeunesse un large exposé du panel d'emplois accessibles suite aux études.

 

En effet, comment avoir confiance en l'avenir quand, dès le collège, premier moment décisif, il nous est demandé de nous orienter vers des voies qui détermineront radicalement nos vies ? Rares sont les adolescents connaissant véritablement ce qu'ils voudront faire plus tard, même vaguement, à ce moment de leur existence. Ils se laissent donc porter, prenant ce qui leur leur reste de disponible suite aux résultats de concours et d'examens, et voient s'envoler les projets qu'ils commencent juste à élaborer. Est créée de la frustration, à laquelle s'ajoute un sentiment d'injustice sociale : c'est aux enfants des élites que sont reservées les meilleures écoles, les meilleurs formations. La reproduction des élites est bien présente pour l'auteur, et entre dans les causes de cette dévalorisation du travail : contrairement à ce qui est proclamé, nous ne sommes pas tous égaux devant lui.

 

Conclusion

 

Quelle solution trouver face un à tableau aussi noir ? Jean Rousselet passe rapidement sur l'amélioration des conditions de travail et la diversification des tâches, oeuvre nécessaire mais sans fin : "les lois de la psychologie et la biologie veulent (...) que les besoins augmentent toujours plus vite que les satisfactions qui leur sont accordées" (p. 229). Les points de comparaison, les inégalités, donc les frustrations seront toujours présentes, tant que le travail sera la valeur proposée par excellence.

 

C'est en effet pour l'auteur dans le domaine des valeurs qu'il importe de mener principalement ses efforts : en présentant le travail comme un moyen de s'épanouir comme un autre, et non plus un but absolu propre à provoquer des frustrations. Il importe de proposer des nouveaux modèles de réussite, différents de ceux proposés par les différentes idéologies composant notre civilisation (du Christianisme au Marxisme), idéologies qui s'appuient encore sur l'unique valeur travail pour la réussite dans la vie.

Par Xuihtecuhtli - Publié dans : sociologie / anthropologie - Communauté : partageons nos lectures
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Dimanche 5 décembre 2010 7 05 /12 /Déc /2010 17:28

toa.jpgThe Tombs of Atuan (Les Tombeaux d'Atuan en français), paru en 1971, est le deuxième volume du cycle fantasy de Terremer, écrit par Ursula le Guin. Sans être la suite directe du Sorcier de Terremer, son action se passe cependant dans un temps qui n'en est pas très éloigné.

 

Au milieu du désert ...

 

Là où son prédécesseur nous faisait découvrir les grandes lignes culturelles et géographiques du monde de Terremer, The Tombs of Atuan se focalise essentiellement sur une île, Atuan, et sur une communauté de prêtresses qui vit isolée en son centre.  Nous est comptée la vie de cette communauté, vouée au culte des rois locaux et d'entités plus anciennes, les Sans-Noms, rappelant par certains points les Grand Anciens des récits de Lovecraft.

 

La majeure partie du récit se déroule donc dans ce milieu replié sur lui-même, ancré dans des rites immuables depuis des siècles. Nous y voyons grandir l''héroïne, Arha, "Première Prêtresse", gardienne du temple des Sans-Noms et considérée comme le dernier avatar d'une série de réincarnation. Au fil des pages le lecteur découvre avec elle le domaine de ces divinités, un effrayant complexe souterrain labyrinthique constamment plongé dans le noir.

 

... un monde étouffant

 

L'ambiance de ce second volume est bien plus pesante que celle du Sorcier de Terremer, et l'omniprésence du labyrinthe et de ses terribles maître en est en grande partie responsable. Isolée du reste du clergé, en concurrence avec la Grand Prêtresse du Dieu-Roi, qui bénéficie d'un soutien plus politique que divin, Arha n'aura de cesse de se replier sur elle-même, sur ce monde souterrain. Au fil du temps, elle placera son espoir dans les divinités qu'elle prie, malgré un doute grandissant sur leur existence.

 

Les années passeront ainsi, Arha faisant de plus en plus corps avec le labyrinthe, avec les ténèbres, ne connaissant du monde que ce morceau de civilisation au milieu du désert. L'arrivée un beau jour d'un étranger venu des îles lointaines bouleversera son petit monde, Arha devant faire le choix : éliminer l'intrus et laisser sa vie continuer tant bien que mal, ou tenter de communiquer et prendre le risque de se frotter aux choses de l'extérieur, toutes vues comme démoniaque par sa communauté ?

 

Conclusion

 

Tout comme dans le Sorcier de Terremer, Les Tombeaux d'Atuan fait figure de quête initiatique, avec une saveur bien différente, à l'échelle d'une communauté détaillée jusqu'au réalisme. Le livre, sombre, tranche clairement avec l'ambiance de son prédécesseur mais reste tout aussi bon voir meilleur.

 

En bonus, une illustration d'Astrid Nielsch trouvée sur le site http://www.asni.net, correspondant bien à l'image que je me suis fait du labyrinthe et des personnages :

 

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Par Xuihtecuhtli - Publié dans : romans - Communauté : partageons nos lectures
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Mardi 30 novembre 2010 2 30 /11 /Nov /2010 16:27

earthsea.jpgPublié pour la première fois en 1968, A Wizard of Earthsea (Le Sorcier de Terremer en français) est le premier volume du cycle dit de Terremer, écrit par l'américaine Ursula Le Guin. Considéré comme une oeuvre majeure de la fantasy dans les contrées anglo-saxonnes, ce cycle est pratiquement inconnu en France, si ce n'est par l'adaptation du japonais Goro Miyazaki, Les Contes de Terremer, grâce à laquelle j'ai d'ailleurs pu découvrir ce monde si particulier.

 

A travers les îles

 

L'un des atouts du Sorcier de Terremer est en effet son univers, qui transpire d'aventure et de diversité. Dès les premières pages, nous ressentons un soin tout particulier porté à la conception culturelle et ethnique d'un monde composé d'un archipel d'îles, perdu au milieu d'un océan (peut-être) infini. Le développement des différentes culture suit un schéma logique, du monde urbanisé et politisé des grandes cités des îles centrales (Havnor), aux terres isolées et arriérées au bout du monde. Ne sont pas oubliées les marches à la culture originale (Iffish et les îles voisines), parfois Etats parias comme les habitants de l'Empire Kargad, nous rappelant des Vikings fantasmés.

 

La magie, très présente dans ce monde où elle fait figure d'élément d'unité culturelle, est également originale et travaillée. Tout repose sur la présence d'une langue véritable, originelle, dans laquelle chaque objet, chaque être vivant dispose d'un nom. Parler cette langue, avoir en tête le nom "caché" d'une chose, revient à détenir la clef du pouvoir sur cette chose. Chaque être humain tient son véritable nom comme secret et ne le donne qu'à ses amis proches. Il s'agit également d'une magie délicate, dont chaque utilisation provoque des conséquences sur l'équilibre du monde : un vent léger déclenché par magie sur des eaux données peut faire apparaître une tempête à des kilomètres de là.

 

Une quête initiatique

 

L'aventure qui nous est contée est celle de Sparrowhawk (le Faucon dans la version française, l'Epervier dans la traduction du dessin animé de Goro Miyazaki), de son véritable nom Ged, un fils de forgeron de Gont, une île située dans la partie Nord du Monde connu. Remarqué dès son plus jeune âge par le mage local, Ogion, pour disposer du don de manier la magie avec une grande facilité, il est envoyé à l'école de Roke. S'ensuit une formation qui s'avérera bien mouvementée, rythmée par une rivalité avec un camarade plus âgé, Jasper. Ayant libéré une créature maléfique lors d'un duel de magie avec ce dernier, Ged se verra poursuivi par le monstre après avoir quitté Roke, l'obligeant à voyager d'île en île pour lui échapper.

 

Cette course-poursuite fait figure de véritable voyage initiatique pour le personnage. Très fier et susceptible, seul protagoniste à la personnalité vraiment bien travaillée par l'auteur (ses compagnons Ogion et Jasper paraissant à mon sens bien simples à coté du héros), Ged va devoir apprendre à se contrôler, à calmer sa soif de puissance. En est symbolique, la poursuite de l'ombre qu'il a libéré par rage et par fierté, qu'il fuit tout d'abord, puis qu'il finira lui-même par traquer, ouvrant pour lui la voie vers sa maturité. A Wizard of Earthsea, c'est avant toi le récit du difficile passage du jeune héros de l'adolescence à l'âge adulte.

 

Conclusion

 

Encore un livre que je conseillerais, ayant déjà hâte de passer à la suite, The Tombs of Atuan. Outre l'histoire intéressante, la lecture se fait aisément (peut-être un peu trop rapidement - une certaine impression de résumé malgré la richesse du monde présenté), y compris en anglais. A noter qu'une version française est sortie aux éditions du Livre de Poche.

Par Xuihtecuhtli - Publié dans : romans - Communauté : partageons nos lectures
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Vendredi 12 mars 2010 5 12 /03 /Mars /2010 21:53

41S6M2fnH0L. SL500 AA300Paru en 2008, La Peur des Barbares - Au delà du choc des civilisations de l'historien français Tzvetan Todorov, est comme son nom l'indique une sorte de réponse au Choc des Civilisations de Samuel P. Huntington (1996). Livre très dense, l'ouvrage de Todorov sera étudié ici chapitre par chapitre (un par article).

 

Introduction

 

L'introduction nous présente l'évolution du monde depuis la Guerre Froide. Aux trois parties qu'étaient le bloc communiste, le bloc occidental et le tiers monde, succède à présent une planète se partageant en quatre types de pays :

 

- Les pays de l'appétit, puissances montantes (Chine, Brésil) ;

- Les pays du ressentiment, anciennement dominés par les actuels pays de la peur et en ressentant un malaise (Etats d'Afrique du Nord) ;

- Les pays de la peur, grande puissances craignant de perdre leur hégémonie (Etats européens, Etats-Unis) ; ils se méfient des pays de l'appétit et du ressentiment ;

- Les pays de l'indécision, ne sachant trop où se placer, et fournissant des migrants aux trois autres catégories.

 

L'analyse de Tzvetan Todorov va se baser sur cette vision des choses. A noter que ces catégories ne sont pas figées, un Etat pouvant bouger de l'une à l'autre avec le temps, et relever de plusieurs d'entre-elles.

 

Chapitre I

 

L'auteur commence par nous donner la définition du barbare au sens grec du terme. Celui-ci se caractérise par cinq caractères, un relatif et quatre absolus, définis par le géographe Strabon :

 

- la différence de langue avec les Grecs (élément relatif) ;

- la tolérance de l'inceste et du parricide ;

- l'irrespect de l'autre et le recours systématique à la violence ;

- le manque de pudeur ;

- la méconnaissance d'un quelconque ordre social.

 

En bref, le barbare est celui qui nie l'humanité de l'autre, ne le respecte pas et écrase ses valeurs. Cette vision des choses, la vision absolue, est la seule qui restera avec l'avènement du christianisme, religion universelle par excellence qui ne pouvait tolérer le critère relatif : " Si donc je ne connais pas le sens de la langue, je serais un barbare pour celui qui parle, et celui qui parle sera un barbare pour moi" (Saint-Paul, épitre aux Corinthiens, XIV, 10-11). Seule reste ainsi le sens absolu, appliqué en l'occurrence dans l'Empire Romain nouvellement christianisé aux tribus lointaines. Ce dernier sens sera également le seul que Tzvetan Todorov utilisera dans son livre : l'idée de négation de l'humanité de l'autre.

 

Par conséquent, le civilisé est donc décrit comme celui qui reconnaît cette humanité, et se caractérise par trois éléments :

 

- l'acceptation de la différence ;

- la vie en société et non en groupes fermés ;

- l'idée d'égalité répandue ; ainsi, la science, qui met tout le monde sur un même pied, est plus civilisée que la magie, qui repose sur le secret.

 

Est également expliquée la différence de sens entre deux termes, "la" civilisation (dont il vient d'être question), et "une" civilisation, désignant une "formation historique qui apparaît et disparaît, caractérisée par la présence de nombreux faits liés à la vie matérielle et à l'esprit". Pour éviter la confusion, Todorov emploie à la place de ce terme un de ses quasi-synonymes, le mot "culture", désignant les éléments suivants :

 

- une mémoire commune (langue, histoire, tradition) ;

- des règles de vie communes (codes).

 

Tournée vers le passé et le futur, la culture est propre à l'homme. Le fait de nier l'appartenance de quelqu'un à une culture tient du comportement barbare. Nier une culture équivaut à nier l'humanité.

 

Au sein des cultures, deux extrêmes peuvent pour Todorov être identifiés, se définissant du point de vue du rapport à l'autre :

 

- le blocage face à l'étranger, le refus de toute remise en question ;

- la remise en question par l'observation de l'autre ; cet extrême correspond au degré de civilisation le plus élevé, celle d'une culture pouvant et osant se juger elle-même.

 

Existe-t-il donc d'autres critères pour juger du degré de civilisation d'une culture ? deux ont été mis en avant dans l'histoire : les arts et les techniques. Ces critères semblent cependant inexacts, leurs définitions ne collant que peu avec les concepts de civilisation et même de culture. En effet, la civilisation désigne le rapport de l'homme à l'autre, et la culture un ensemble de règles de vie communes. Face à cela, la technique ne définit que le rapport de l'homme au monde matériel, l'autre n'étant pas représenté dans ce domaine. Quant à l'art, s'il permet le jugement, ce dernier ne portera que sur les richesses de chaque oeuvre, et peut être intra- ou interculturel. Il ne permet pas de comparer les cultures.

 

L'opinion dominante des Lumières était que la diffusion des oeuvres et techniques amènerait la civilisation. Ce sens a été repris par les colons des XIXe et XXe siècles. Cependant, "nous pouvons être hommes sans être savants" (Rousseau, L'Emile). Un niveau technologique bas et un art pauvre n'empêche pas de chercher à comprendre l'autre. De même, le XXe siècle a vu des hommes issus de cultures supérieures technologiquement et à l'art développé commettre des actes de barbarie, dont le nazisme ou Hiroshima constituent des exemples parlants. "En qualifiant quelqu'un d'humain je peux penser aussi, et même avant tout, à sa capacité à torturer" (Tzvetan Todorov).

Par Xuihtecuhtli - Publié dans : histoire - Communauté : partageons nos lectures
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Jeudi 25 février 2010 4 25 /02 /Fév /2010 22:27

51KM48JSSFL._SS500_.jpgRestons en Chine, mais tout en partant quelques années en arrière, au temps de l'Empire des Qing (1644 - 1912), plus précisément sous le règne de l'Empereur Guangxu (1875 - 1908). C'est à cette époque, en 1898, qu'un jeune adolescent du nom de Yu Chunhe tombe dans le piège d'un trafic d'enfants fournissant en eunuques la Cité Interdite, résidence des Empereurs de Chine depuis 1420. Son histoire fut enregistrée et romancée par Dan Shi, un historien spécialiste de la dynastie des Qing, et publiée en France en 1991 sous le titre Mémoires d'un eunuque dans la Cité Interdite.

 

L'histoire

 

Le livre, qui tient plus du document historique que du roman, nous raconte l'histoire de Yu Chunhe depuis son enfance dans la région de Dongping jusqu'à ses péripéties au moment de la chute de l'Empire. Victime d'une intrigue amoureuse ayant mal tournée, le jeune garçon quitte son village très jeune, craignant pour sa peau. C'est à Pékin qu'il tombera dans les griffes de trafiquants d'enfants, qui le vendront au castrateur Bi le Cinquième. Une fois les organes génitaux coupés (dans une opération de "purification du corps"), Yu Chunhe fut emmené à la Cité Interdite où il restera enfermé près de vingt ans (à l'exception de la période de débâcle due à la Guerre des Boxers), au service du dignitaire Diba puis de l'impératrice Xiaoding.

 

Un témoignage de la vie dans la Cité Interdite

 

En nous racontant la vie de Yu Chunhe au sein de la ville impériale, Dan Shi fait renaître à nos yeux toute une époque : celle d'une cour dirigée d'une main de fer par l'impératrice douairière Cixi (1835 - 1908), fourmilière humaine réglée par des rituels immuables. L'impératrice douairière, ayant fait taire son neveu l'empereur Guangxi suite à une tentative ratée de réforme, s'est en effet arrangée pour maintenir le plus strict respect de la tradition. Au milieu de tout cela, les eunuques serviteurs du palais coiffent, nourrissent, escortent et même habillent les princes, qui ont droit de vie ou de mort sur eux.

 

Cependant, ces mêmes eunuques constituent eux-mêmes une puissance parallèle. Ainsi, Yu Chunhe nous parle souvent de Li Lianying, chef du palais de l'impératrice Cixi, surnommé le vice-empereur au sein de la Cité Interdite. Celui-ci fait et défait ses pairs, crée des normes en lieu et place de l'Empereur, et reçoit d'énormes pots de vin de quiconque souhaite l'avoir en bonne grâce. Selon Yu Chunhe, il finira par mieux s'enrichir que sa propre maîtresse. La situation est la même dans les grades inférieurs : depuis la dynastie Ming, les grands eunuques ne cessent de s'enrichir, ruinant les deux dynasties en usant de l'intrigue et de la corruption, au détriment des fonctionnaires lettrés qui ont vu leur pouvoir fondre comme neige au soleil face aux castrats.

 

Toutefois, si des eunuques partis de rien finissent par acquérir d'impressionnantes richesses - Li Lianying, vivant dans la misère, s'est châtré lui-même dans sa jeunesse en espérant rentrer au palais - la grande majorité restent en bas de l'échelle, souvent handicapés dès leur entrée dans la Cité. Ainsi les deux grands castrateurs, Bi le Cinquième et Liu la Fine Lame, percevaient la totalité des traitements des enfants issus des trafics et passés entre leurs mains. La situation est arrivée à son terme avec la suppression de ce poste en 1900, sans remplacement.

 

Une période-clef dans l'histoire de la Chine

 

Outre un témoignage sur la vie dans les palais, les Mémoires d'un Eunuque dans la Cité Interdite nous décrivent de l'intérieur la partie de l'histoire de la Chine qui aboutira à la chute de la dynastie Qing. Nous voyons ainsi une haute société sclérosée depuis l'échec provoqué de la Réforme des Cent Jours menée par Guangxi (ayant pour but de transformer la Chine en monarchie constitutionnelle, à l'image du Japon Meiji) et la corruption omniprésente, à la tête d'un pays en perte de vitesse face à l'occident et au Japon.

 

L'épisode le plus parlant est ici celui de la fuite de la famille impériale vers Xian, au sud-ouest. Le glorieux cortège impérial se transforme bien vite en un pitoyable troupeau d'affamés, créant une situation proprement insupportable pour la noblesse habituée au luxe des palais. La raison de cette fuite vient de la Guerre des Boxers (1899 - 1901), du surnom du société secrète voulant chasser les influences étrangères du Pays du Milieu, et soutenue par l'impératrice douairière. Après des mises à sac d'ambassades et des assassinats de Chinois chrétien, la réaction occidentale ne se fait pas attendre. Pékin est vite envahie par les troupes des grandes puissances coloniales de l'époque, et la famille impériale apeurée part en exil.

 

A lire Dan Shi, cet événement marque l'un des points finaux de l'Empire Chinois. Au retour de la famille impériale à Pékin, les journalistes étrangers sont là pour "photographier (...) les derniers spécimens d'un empire déclinant, qu'ils allaient ensuite exhiber dans leurs salons de Paris ou de Londres." L'impératrice et l'empereur meurent à quelques jours d'intervalle, en 1908, dans une période marquée par une ambiance de déclin. Les luttes entre anciennes concubines pour bénéficier des faveurs du tout jeune empereur Pu Yi laissent vides les caisses de l'Etat. Dignitaires et eunuques quittent le palais, les uns emportant leurs bien, les autres pillant tout ce qui leur tombe sous la main. En 1911 la révolution éclate, chaque province tombant l'une après l'autre. Le 12 février 1912, Pu Yi abdique. Tout le système impérial tombe, et la majorité des eunuques finissent dans des monastères, témoins d'une époque révolue.

 

Conclusion


L'ouvrage de Dan Shi se révèle vite passionnant pour qui s'intéresse à la Chine impériale. Le point de vue adopté, celui d'un serviteur, est original et extrêmement pertinent. s'ajoute à cela une excellente introduction sur l'histoire et la vie des eunuques dans le système impérial. Un ouvrage à mettre en parallèle avec un film comme Le Dernier Empereur de Bernado Bertolucci.

Par Xuihtecuhtli - Publié dans : biographies - Communauté : partageons nos lectures
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